B13. Repas chez le pharisien – Repentir de Marie-Madeleine / Bible Nouveau-Testament
Lc 7,36-50 :
36 Un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez lui et prit place à table.
37 Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum.
38 Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum.
39 En voyant cela, le pharisien qui avait invité Jésus se dit en lui-même : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est : une pécheresse. »
40 Jésus, prenant la parole, lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. – Parle, Maître. »
41 Jésus reprit : « Un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante.
42 Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait les lui rembourser, il en fit grâce à tous deux. Lequel des deux l’aimera davantage ? »
43 Simon répondit : « Je suppose que c’est celui à qui on a fait grâce de la plus grande dette. – Tu as raison », lui dit Jésus.
44 Il se tourna vers la femme et dit à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé de l’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux.
45 Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser mes pieds.
46 Tu n’as pas fait d’onction sur ma tête ; elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds.
47 Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. »
48 Il dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. »
49 Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme, qui va jusqu’à pardonner les péchés ? »
50 Jésus dit alors à la femme : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! »
Vocabulaire :
pécheresse : apparaît 18 fois en Lc et seulement 5 fois en Mt sur les 47 occurences. Non libéré du péché
parfum : ce n’est pas le même terme que le parfum que les femmes emmènent au matin de Pâques. Chez le parallèle de Mt (26,7-12) Jésus souligne le lien avec sa sépulture.
aimer davantage : aimer d’un amour total (agapan // phileo = amour d’amitié)
mouillé de ses larmes : Lc seul évangéliste a utilisé 2 fois ce terme de larme (v.38.48)
essuyé avec ses cheveux : ce même terme essuyer est utilisé chez Jn pour le lavement des pieds. Jésus essuie les pieds de ses disciples.
embrasser mes pieds : en Mt et Mc, ce même terme est utilisé pour le baiser de trahison de Judas
tes péchés sont pardonnés : c’est l’action de Jésus qui revient 147 fois dans la Bible.
ta foi t’a sauvée : ce lien entre la foi et le salut est essentiel.
Va en paix : la paix est le fruit du pardon et le signe du salut.
Questions :
Quel est l’amour de cette femme ?
Comment montre-t-elle cet amour ?
Quel est le lien entre amour et pardon d’après ce récit ?
Commentaire :
Luc ne nous révèle ni le nom de cette femme, ni la nature de son péché. Il insiste plutôt sur le malaise suscité par l’entrée de cette femme dans la salle du repas. Voilà le mouton noir du village qui arrive sans avoir été invité ! Pire encore, ses gestes sont inacceptables. Elle qui est impure s’approche et mouille de ses larmes les pieds de l’invité d’honneur, lui communiquant ainsi son impureté. Elle dénoue ses cheveux, ce qu’une femme ne fait pas en public dans la société de l’époque. Avec ses cheveux, elle essuie les pieds de Jésus. Elle les couvrait de baisers et y versait le parfum (Luc 7,38). Avec tout cela, on peut facilement comprendre la réaction de Simon le pharisien.
Une surprise nous attend cependant quand Luc nous rapporte ce que Simon se dit en lui-même. Le jugement du pharisien ne porte pas tant sur la femme que sur Jésus qui se laisse ainsi approcher. Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est : une pécheresse (v. 39). La venue de cette femme dans la salle de banquet nous apprend donc quelque chose de nouveau. En voyant un pharisien inviter Jésus, nous aurions pu le croire favorable à celui-ci, mais vu la suspicion qui monte au cœur du pharisien, on peut mettre en doute les motifs de son invitation. Dès que Jésus laisse cette femme le toucher, le pharisien met en doute son identité. Je croyais que c’était un prophète, mais il n’en est rien.
Une parabole qui tombe à point
La situation est tendue et Jésus le sent bien. Pour désamorcer le tout, il prend la parole et raconte une parabole. Rien de tel qu’une bonne histoire pour détendre l’atmosphère. Mais c’est une arme à deux tranchants. « On sait qu’une parabole a pour but de faire réfléchir quelqu’un sur la situation qu’il vit, mais sans qu’il en ait conscience. Nous avons bien du mal à être objectifs quand il s’agit de nous-mêmes. Une parabole nous présente notre propre histoire, mais la raconte comme s’il s’agissait d’un autre »1.
C’est vraiment le cas ici. À première vue, la parabole que raconte Jésus a peu à voir avec la situation qu’il cherche à dénouer. Un créancier avait deux débiteurs; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait rembourser, il remit à tous deux leur dette (vv. 41-42). Qui peut être identifié au créancier? À qui pense donc Jésus quand il parle de deux débiteurs? Il s’agit, à première vue, d’une histoire neutre qui ne regarde en rien ce qui vient de se passer autour de la table du pharisien. D’ailleurs, Jésus ne demande pas à son hôte de se prononcer sur l’identité des débiteurs : Qui peut être identifié au créancier? À qui pense donc Jésus quand il parle de deux débiteurs? D’ailleurs, Jésus ne demande pas à son hôte de se prononcer sur l’identité des débiteurs : Lequel des deux l’aimera davantage? (v. 42). Simon le pharisien répond que le débiteur à qui l’on remet la plus forte somme aimera davantage le créancier généreux qui fait grâce. Tu as raison, lui dit Jésus » (v. 43). Mais en quoi cela vient-il éclairer le geste de la femme envers Jésus et le jugement négatif du pharisien provoqué par le fait que Jésus se laisse toucher par elle?
Cet homme, c’est toi ! (2 S 12,7)
Pour que Simon le pharisien puisse faire le lien entre cette parabole et ce qui vient de se passer chez lui, il doit changer son regard. Il ne voyait en cette femme qu’une pécheresse. Et à cause de l’action de celle-ci, il ne voyait plus en Jésus qu’un maître (v. 40) dont il fallait se méfier parce qu’il n’était pas un véritable prophète. Jésus l’invite à regarder de nouveau : Tu vois cette femme…? En même temps, il l’invite à se voir lui-même avec un regard neuf. En ne traitant pas Jésus comme on le faisait à l’époque avec les hôtes de qualité, il a fait preuve de peu d’amour. La femme, elle, a su montrer un amour qui ne se laisse pas arrêter par les convenances. D’où la conclusion de Jésus : Je te le dis : si ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, c’est à cause de son grand amour (v. 47).
Simon n’est pas le seul qui est invité à regarder cette femme avec des yeux nouveaux. Nous qui accueillons cette parole dans nos cœurs aujourd’hui recevons la même invitation. Comme le pharisien de l’Évangile, toutes les fois que nous venons à l’église célébrer l’eucharistie, nous accueillons Jésus à notre table. Contrairement à Simon le pharisien, nous ne doutons nullement de la qualité de prophète de Jésus. Il est, nous le savons bien, le maître qui ne cesse de nous donner sa parole de vie. Bien plus, nous confessons qu’il est Christ et Seigneur. Et cela est très bien.
Pourtant, comme Simon et ses invités, nous ressentons parfois un malaise en face du pardon des péchés. Trop souvent, à cause de mauvaises expériences vécues dans le cadre du sacrement de la réconciliation, ne nous arrive-t-il pas de fermer nos cœurs au fait que nous sommes pécheurs ? Ne nous arrive-t-il pas aussi de nous priver de l’amour miséricordieux de notre Dieu, lui qui ne cesse de nous offrir son pardon et sa guérison ? Le Seigneur Jésus aimerait tant nous voir lui donner plus souvent l’occasion de nous redire : Tes péchés sont pardonnés… Ta foi t’a sauvée. Va en paix! (vv. 48.50).
Quand il nous raconte ce qui s’est passé chez Simon le pharisien ce jour-là, saint Luc ne nous dit pas quelle fut la réaction de Simon et de ses convives. Ont-ils changé d’idée par rapport à Jésus? Ont-ils appris à regarder cette femme avec les yeux de Dieu? Sont-ils entrés en eux-mêmes pour se reconnaître pécheurs? Sont-ils rentrés chez eux en ayant goûté au pardon et à l’amour de Dieu qui se manifeste en Jésus son Fils? À nous d’écrire dans le quotidien de nos vies le reste de cette page d’Évangile. Puisse notre amour être à la mesure du cœur du Christ.
Le portrait habituel de Marie-Madeleine est construit à partir de plusieurs épisodes évangéliques
Une femme en larmes qui brise un vase de parfum sur les pieds de Jésus, telle est pour beaucoup l’image-type de Marie-Madeleine. Or cette scène, qui a été racontée plusieurs fois par les récits évangéliques, n’a pas Marie de Magdala pour héroïne. Pourquoi ?
Le nom de Marie-Madeleine évoque le plus souvent l’image d’une femme pardonnée, guérie, aimante et profondément attachée à Jésus et à sa Parole. En fait, ce portrait idéalisé est construit à partir de plusieurs épisodes évangéliques.
Portraits de femme
La femme pardonnée est évoquée par Luc qui rapporte l’histoire d’une « pécheresse » qui, lors d’un repas chez un pharisien nommé Simon, baigne les pieds de Jésus de larmes et de parfum, les essuie de ses cheveux et reçoit la parole de vie : « Ta foi t’a sauvée, va en paix » (Lc 7,36-49).
La femme guérie et aimante c’est évidemment Marie de Magdala (cf. p. 12).
La femme attachée à la Parole de Jésus, c’est Marie, sœur de Marthe, préférant l’écoute aux tâches domestiques (Lc 10,38-42). Jean précise que Marthe et Marie habitent Béthanie et qu’elles ont un frère, Lazare, que Jésus ressuscitera (Jn 11, 1-44). Il ajoute que Marie, plus tard, va oindre les pieds de Jésus avec du parfum et les essuyer de ses cheveux (Jn 12,1-8 ; la scène est aussi racontée par Marc et Matthieu qui ne donnent pas le nom de la femme).
Une lecture attentive distingue donc plusieurs femmes : Marie de Magdala, Marie de Béthanie, et une pécheresse anonyme. S’il s’agissait d’une seule et même personne, les évangélistes l’auraient signalé. Comment, par exemple, imaginer que Luc puisse longuement parler de « la pécheresse » sans préciser son identité, alors qu’il mentionne Marie de Magdala juste après (Lc 7,36-50 et 8,2) ? Mais pourquoi alors un lecteur tel que Grégoire le Grand (540-604) affirme-t-il : « Celle que Luc appelle « la pécheresse », que Jean nomme Marie (de Béthanie), c’est celle-là même, nous le croyons, de laquelle, au témoignage de Luc et de Marc, sept démons furent chassés (Marie de Magdala) » ?
Beaucoup d’amour
Bien sûr, on relève la parenté entre la pécheresse au vase de parfum chez « Simon le pharisien » (Lc 7) et la femme qui, chez « Simon le lépreux », parfume la tête de Jésus à l’approche de la Passion (Mt 26,6-13 et Mc 14,3-9) ; cette dernière correspondrait à Marie de Béthanie selon Jn 12,1-8. Mais quel rapport avec Marie de Magdala ?
Réponse : il s’agit de trois femmes en larmes qui ont montré beaucoup d’amour. Amour qui brave les convenances sociales (l’acte de la pécheresse et celui de Marie de Béthanie suscitent la réprobation des spectateurs), amour qui déjà embaume le corps promis à la mort. Pleurs de la pécheresse, pleurs de Marie de Béthanie lors de la mort de Lazare (Jn 11,33), pleurs de Marie de Magdala devant le tombeau (Jn 20,11-14).
Enfin, sachant que péché, maladie et démons sont mêlés dans les récits bibliques, le lecteur peut rapprocher symboliquement Marie de Magdala « guérie » de la pécheresse « pardonnée ».
Il admire aussi les correspondances entre deux épisodes qui encadrent le récit de la Passion selon Jean : ici le parfum versé par Marie de Béthanie anticipe sur la sépulture de Jésus (Jn 12) et là les pleurs de Marie de Magdala signent un deuil inouï : le corps de Jésus est hors de portée alors que sa parole demeure et envoie (Jn 20).